Trop c'est trop !

04.03.2017
MUSEE ROMAIN DE LAUSANNE-VIDY
LAUSANNE

Bien qu’il appartienne au règne animal, l’être humain se considère volontiers comme une créature à part, au-dessus des autres espèces vivantes, en droit de dominer et d’exploiter la nature à sa guise. Et depuis toujours, il est enclin à l’orgueil, à l’inconscience, à la démesure.
Dans la mythologie antique, ce genre d’excès portait un nom: l’hubris (hybris en grec). Et c’était le pire des crimes. Il bafouait l’œuvre des dieux en détruisant l’ordre, l’harmonie et l’équilibre (cosmos) et en provoquant l’inverse: la pagaille et le dérèglement (chaos). 
Aussi le crime d’hubris était-il lourdement sanctionné: pour avoir transgressé les limites fixées aux humains et usurpé les prérogatives divines, Prométhée, Dédale, Esculape, Midas, Erysichthon ou Narcisse ont essuyé la colère des dieux. Leur châtiment fut terrible.
Le rappel de ces mythes anciens n’est peut-être pas inutile à l’heure où l’espèce humaine, avec sa science et sa technologie, bouleverse l’ordre du monde. Elle exerce une emprise démesurée au point d’ouvrir une nouvelle ère géologique: l’Anthropocène. L’activité humaine marque la planète entière, modifiant durablement son sol, ses eaux et son climat tout en provoquant une extinction massive des espèces vivantes. Mu par la logique du profit et l’illusion d’une croissance économique perpétuelle, Homo sapiens rompt ainsi l’équilibre naturel et refaçonne la Terre: une forme d’hubris qui, comme dans la mythologie, conduit au chaos?
Déjà maître du monde, l’animal humain aspire désormais aux pouvoirs d’un dieu. Récusant les limites de son corps, il parle de transhumanisme et rêve d’immortalité. Abrogeant les lois de l’évolution, il développe le bionique, l’intelligence artificielle, le clonage ou les assemblages génétiques. Et même quand elles sont motivées par de belles causes comme la curiosité scientifique ou la recherche médicale, la plupart de ces innovations deviennent militaires ou mercantiles. 
Des exemples? Des chèvres transgéniques produisent, grâce à deux gènes d’araignée, du lait aux fibres de soie destinées à la confection de gilets pare-balles. La société Glofish commercialise outre-Atlantique des poissons d’aquarium fluorescents par adjonction de gènes de méduse. Des organes humains artificiels sont connectés directement au système nerveux et actionnés par la pensée. Des enfants cajolent des chiens ou des chats robotiques. Des milliardaires projettent de devenir immortels en transférant leur conscience dans des cerveaux numériques…
Entre raison et déraison, entre progrès et dérive, tout est affaire de limite éthique. Mais l’éthique est débordée par la technique et déclassée par la finance… Là encore, l’humain succombera-t-il à l’hubris et au chaos?
Confrontant les mythes du passé et les enjeux du présent, l’exposition Trop c’est trop! aborde ces questions sous un angle ludique, drôle et parfois inquiétant. Au supermarché HUBRIS, les nombreux articles en vente anticipent un futur plausible, où créations transgéniques, gadgets transhumanistes, compagnons robotiques et autres produits repoussent les limites. Entre dérives technologiques, délire consumériste, inconscience écologique et culte narcissique, HUBRIS propose un assortiment riche et varié! Mais comme dans tout magasin, il faut passer à la caisse: la note pourrait bien être digne des antiques punitions divines. Pour une issue moins douloureuse, la leçon des anciens mythes rejoint les solutions alternatives modernes: se connaître soi-même, ménager les équilibres naturels, respecter la Terre et la vie, cultiver la modération, ne pas indexer le bonheur sur la richesse matérielle, promouvoir le partage équitable et solidaire. Utopique? Sûrement... Alors, cosmos ou chaos?

A découvrir jusqu'au 07.01.2018